Centrafrique, de l’« assassinat » de Barthélemy Boganda à celui futur, de Faustin-Archange Touadéra

Bégong-Bodoli BÉTINA

Bégong-Bodoli BÉTINA, “Centrafrique : de l’« l’assassinat » de Barthélemy Boganda à celui futur, de Faustin-Archange Touadéra”, dans K. Lamko, A. Niang, N.S. Sylla, L. Zevounou (dir.), De Brazzaville À Montpellier. Regards critiques sur le néocolonialisme français. Collectif pour le Renouveau Africain – CORA Éditions, Dakar, 2021, pp. 180-196. Lien URL : https://corafrika.org/chapitres/centrafrique-de-l-lassassinat-de-barthelemy-boganda-a-celui-futur-de-faustin-archange-touadera/

Introduction

La République centrafricaine est un pays meurtri et martyr dont aucun chef d’État n’avait, jusqu’à l’élection du Président Faustin-Archange Touadéra, été intronisé ou déposé sans l’aval de l’ancienne puissance coloniale1. C’est dire que, depuis sa conquête, sa colonisation, son indépendance, et jusqu’à nos jours, le genou de la France reste posé sur le cou de la République centrafricaine, l’étouffant ainsi sans répit. Le pays est au bord de l’asphyxie. Mais la vieille puissance coloniale ne daigne pas lever le genou. Et, comme à l’accoutumée, à chaque fois qu’un leader politique veut secouer le statu quo, l’ancienne puissance coloniale l’assassine ou l’enlève du pouvoir sans état d’âme. C’est ce qui est arrivé au Président fondateur de la Centrafrique, Barthélemy Boganda, froidement assassiné le 29 mars 1959 dans un simulacre d’accident d’avion. C’est aussi ce qui arriva à Jean-Bedel Bokassa le 20 septembre 1979, déposé du pouvoir à travers l’opération Barracuda2. Et c’est ce qui risque de se reproduire avec Faustin-Archange Touadéra dans les jours ou les mois à venir si rien n’est fait.

Notre objectif ici est de sonner l’alerte par rapport à ce qui se trame contre la République centrafricaine et, notamment, ses dirigeants actuels. Dans un premier temps nous ferons l’historique des assassinats et des interventions françaises en Centrafrique. Ensuite, nous exposerons les enjeux et les signes précurseurs qui laissent présager l’imminence d’un coup de force dans ce pays. Enfin, nous révélerons les scénarios mis en place, avec le concours des ennemis intérieurs et extérieurs de la RCA, pour exécuter ce projet à la fois démoniaque et « démocraticide ».

Historique de la mainmise de la France sur la Centrafrique

L’Oubangui-Chari, dénommé République centrafricaine, est un quadrilatère de 623 mille kilomètres carrés, enclavé au cœur de l’Afrique, précisément entre le Tchad au nord, la République du Congo et la République Démocratique du Congo au sud, le Cameroun à l’ouest, le Soudan et le Soudan du sud à l’est. Cette position fait de la RCA l’un des pays les plus continentaux d’Afrique ; ce qui justifie sa découverte, sa conquête et sa colonisation tardives. En effet, la capitale Bangui ne sera fondée qu’en 1889, tandis que le territoire ne deviendra colonie qu’à partir de 1905, pour se voir intégré à l’Afrique Équatoriale Française (AEF) en 1910, sous la dénomination d’Oubangui-Chari. Le pays ne prendra son appellation actuelle de République centrafricaine qu’à l’indépendance, en 1960, sous l’impulsion de son Président fondateur Barthélemy Boganda, à partir du constat d’échec de la création des États-Unis d’Afrique latine. Barthélemy Boganda est né le 4 avril 1910 à Bobangui. Il fut ordonné prêtre en 1938 et nommé missionnaire en 1948. Mais il décide alors de quitter les ordres et crée le Mouvement pour l’Évolution Sociale de l’Afrique Noire (MESAN) en 1949, un mouvement politique. Ce parti avait comme devise : nourrir, vêtir, soigner, loger et instruire. Ce faisant, Boganda prônait non seulement l’émancipation de la Centrafrique, mais surtout le regroupement, outre des quatre pays de l’AEF (Oubangui-Chari, Congo Brazzaville, Tchad et Gabon), celui des pays africains colonisés par des pays dits latins, à savoir la France, la Belgique et le Portugal. Il appellera ces pays « Les États-Unis d’Afrique latine », se rapprochant ainsi dangereusement des idées de Kwame Nkrumah. C’est cette inclination nationaliste et panafricaniste qui lui coûta la vie. Car, alors qu’il venait d’être investi Président de la République centrafricaine en décembre 1958, il trouva la mort dans un pseudo accident d’avion le 29 mars 1959, à peine quatre mois après son élection, faisant de lui l’une des toutes premières victimes françaises en Afrique subsaharienne à la veille des indépendances. Voici, in extenso, ce que rapporte Jean-Pierre Tuquoi à ce propos : « Un mois après le crash du Nord­ Atlas, un entrefilet dans L’Express jette de l’huile sur le feu. On peut y lire que ‘‘les enquêteurs ont remarqué à la naissance de l’aile, sur le flanc gauche, une déchirure large d’un mètre cinquante’’ et que ‘‘l’un des enquêteurs [son nom n’est pas précisé] croit au sabotage’’. Le dernier mot est de trop : l’hebdomadaire est saisi à l’aéroport de Bangui avec, pour conséquence, d’accréditer la thèse du crime. Une maladresse en appelle une autre. Sans fournir la moindre explication, les autorités françaises refusent de publier le rapport d’enquête final. N’est­ ce pas la preuve que Boganda a été victime d’un attentat3? », une hypothèse plausible selon un de ses biographes4. À la mort donc de Boganda, le Dr Abel Goumba, en sa qualité de Premier ministre, prend sa succession. Mais, à la veille de l’indépendance, l’administration coloniale lui préfère David Dacko. À la proclamation de la République le 13 août 1960, c’est donc le cousin de Boganda, l’instituteur David Dacko, qui est proclamé premier Président de la République centrafricaine, à la surprise générale. Dès lors, s’installe à la tête du pays une lutte de légitimité. D’un côté,Abel Goumba, compagnon de lutte de Boganda, bardé, qui plus est, de son titre de docteur, regardait de haut Dacko. Il créa son propre parti, le Mouvement pour l’Évolution Démocratique de l’Afrique Centrale (MEDAC). De l’autre Dacko, tirant sa légitimité du fait d’être le cousin de Boganda et ne voulant pas se faire marcher sur les pieds, va dissoudre le parti de Goumba et faire du MESAN, qu’il a hérité de Boganda, un parti unique et contraindre Goumba à l’exil. Après cinq ans de pouvoir, considéré à tort ou à raison comme un président faible, manquant de vision, Dacko sera renversé dans la nuit de la Saint Sylvestre 1965 par le colonel Jean-Bedel Bokassa, également son cousin. En réalité, ce coup d’État n’avait pas été lancé par Bokassa mais par d’autres officiers. Cependant, informé par les services de renseignements français de ce qui était en train de se tramer, Bokassa les court-circuita et s’empara du pouvoir. Avec la bénédiction de la France, celui-ci va gravir tous les grades de l’armée jusqu’à se faire maréchal et enfin empereur. Autre intervention grotesque, qui bafoue non seulement la souveraineté de l’État mais pose le problème de l’indépendance des pays africains, est le renversement du même Bokassa, le 20 septembre 1979, par l’armée française, dans l’opération Barracuda. Plus grotesque encore est le remplacement de celui-ci par son cousin Dacko, celui-là même que Bokassa avait renversé quelques années plus tôt avec l’aide de la France.

Le fait que la France ait remplacé Bokassa par Dacko avait paru aux yeux du citoyen centrafricain lambda une monopolisation du pouvoir en RCA par le clan des Boganda. Si la France avait débarrassé le pays de l’« empire », elle l’avait remplacé par une « monarchie » qui ne disait pas son nom car Boganda, Dacko, Bokassa provenaient de la même ethnie, les ngbakas. Ce jeu de chaises musicales n’était pas du goût des Centrafricains qui jurèrent de rendre la vie dure à Dacko. Promesse qui sera tenue car Dacko ne sera jamais parvenu à imposer son autorité, moins encore à exercer pleinement le pouvoir. À l’issue d’une transition d’environ deux ans, et suite à une Conférence Nationale, il sera contraint d’organiser en 1981 une élection présidentielle qu’il va « gagner » de courte tête (51,1 %), au détriment du leader du Mouvement de Libération du Peuple Centrafricain (MLPC), Ange Félix Patassé, mais que d’aucuns considérèrent qu’il l’avait plutôt perdue. Dès lors ce parti, estimant qu’il leur avait « volé » le pouvoir, va rendre le pays ingouvernable. Face au désordre installé, l’armée, sur l’injonction de la France, prendra le pouvoir une seconde fois le 1er septembre 1981 et installera le Colonel André Kolingba à la tête de l’État. En réalité, tout le monde savait que ce coup d’État n’en n’était pas un car le consensus entre la France, Dacko et Kolingba était que l’armée prît le pouvoir, pacifiât le pays et le redonnât à Dacko. Malheureusement, une fois qu’il eût goûté au pouvoir, Kolingba refusa de le remettre au président déchu.

Après une dizaine d’années d’exercice du pouvoir, Kolingba sera confronté aux dures réalités de la politique d’ajustement structurel prônée par le Fonds Monétaire International et la Banque Mondiale à l’époque. Les grèves des travailleurs se multiplièrent tandis qu’on assista à une accumulation d’arriérés de salaires allant jusqu’à près de trois ans. Face à cette situation de pourrissement, et après la Conférence de la Baule du 19 au 21 juin 1990, accentuée par la chute du mur de Berlin, le général Kolingba n’eut d’autres choix que d’organiser les élections présidentielles et législatives en 1993. Il va pitoyablement les perdre, n’étant même pas parvenu à se hisser au second tour, ce qui fut une première en Afrique. À vrai dire, n’eût été une autre intervention française en Centrafrique (même si celle-ci a été salutaire pour le peuple centrafricain), ces élections ne se seraient pas déroulées jusqu’à leurs termes. En effet Kolingba, entre les deux tours, voyant que la victoire lui échappait, voulait changer les règles du jeu. Mais, sous les menaces de François Mitterrand, il dut avaler les couleuvres et laisser les scrutins se poursuivre jusqu’au bout. Quel que soit l’aspect démocratiquement positif de cette intervention, on note, une fois de plus, la mainmise de la France sur la Centrafrique.

Le grand vainqueur de cette élection sera Ange-Félix Patassé, qui héritera d’une patate chaude laissée par le général Kolingba. En effet, celui-ci avait ethnicisé l’armée. Des bataillons entiers étaient, sinon de son ethnie, du moins desa région. Ce qui fait que lorsque, mû par « naïveté politique » ou par une réelle volonté de redresser le pays, Patassé commandita des audits dont les résultats lui furent remis, et que la justice commença à faire auditionner certains suspects et à faire passer d’autres devant le tribunal, une pluie de mutineries s’abattit sur le pays. De 1996 au 15 mars 2003, jour du coup d’État perpétré par son ex Chef d’État-Major devenu rebelle, le général François Bozizé, le pays ne vivra qu’au rythme de bombes, de canons et autres kalachnikovs. En effet, constatant le pouvoir de Patassé fragilisé, la France suggéra à celui-ci de démissionner. Patassé opposa une fin de non-recevoir. Dans les discussions qui s’ensuivirent, surpris par l’entêtement du chef de l’État centrafricain qui refusait de se soumettre aux injonctions de l’ambassadeur de France à Bangui, celui-ci lâcha, à la fois indigné et révolté, à l’émissaire de Patassé qui venait de lui notifier la position de son président : « Va dire à ton président que vous, vous avez le pouvoir, mais nous, nous avons la décision ».

À partir de cette période, une cohabitation, qui dépouilla le président de tous ses pouvoirs fut imposée par la France. Ngoupandé fut nommé Premier ministre et chargé de mener cette nouvelle politique, sous le regard paternel et vigilant de l’ex-puissance colonisatrice. Mais la cohabitation échoua et au prix de mille acrobaties dont lui seul en connaît le secret, Patassé parvint à sauver sa tête. Ce fut juste un répit. Son ex-chef d’État-major, le général François Bozizé,tenta un coup de force qui, dans un premier temps, échoua. Entre-temps, la France avait retiré ses troupes basées à Bangui et à Bouar, dans le cadre de l’assistance militaire. Esseulé, en perte de vitesse et d’assise militaire, Patassé eut recours aux troupes libyennes du colonel Kadhafi. Lorsque la France enjoignit à celui-ci de retirer ses troupes en échange de la levée de l’embargo contre les armes qui frappait son pays, l’offre fut si alléchante que le bouillant colonel finit par obtempérer. Pendant ce temps, le général François Bozizé, devenu rebelle depuis peu, adoubé par la France et au profit de qui le général Idriss Déby a mis à disposition armes et hommes, ne cessa plus de donner des coups de boutoir à ce qu’il restait comme loyalistes dans l’armée centrafricaine. Acculé, mis au pied du mur et sentant son régime chavirer, Patassé se maria avec le diable, en faisant appel aux troupes rebelles de Jean-Pierre Bemba pour sauvegarder son fauteuil branlant. Trop tard. L’impopularité des troupes de Bemba, ajouté à l’appui massif de la rébellion de Bozizé en hommes et en armes par Idriss Déby, eurent raison du pouvoir de Patassé qui s’effondra le 15 mars 2003. À partir de cette date, un nouvel acteur, qui deviendra presque incontournable, fit une entrée fracassante sur la scène politico-militaire centrafricaine : le Tchad du général Idriss Déby. Désormais, ce dernier deviendra le « gros bras » de la France en Centrafrique, faisant et défaisant les pouvoirs dans ce pays.

Les troupes hétéroclites de Centrafricains (recrutées surtout parmi les Musulmans résidents et nés en Centrafrique), de mercenaires tchadiens, ou soudanais, mises à la disposition de Bozizé par le président Déby vont donc se rendre maîtres de Bangui le 15 mars 2003. Mais, très vite, elles déchantèrent. Alors qu’on leur avait promis 15 millions de francs CFA (22 867 euros) par personne en cas de victoire ainsi que leur intégration dans l’armée nationale, il n’en fut rien (Debos, 2012). Bozizé privilégia les éléments de son ethnie et fit regrouper les autres dans une garnison. Face à leurs revendications persistantes pour que les engagements pris soient honorés, Bozizé ne trouva pas meilleure solution que de les renvoyer à la frontière de la Centrafrique et du Tchad. Très rapidement ces rebelles, qui étaient accueillis à Bangui en libérateurs, devinrent des bandits, laissant planer un autre cycle de rébellions sur le pays (Debos, 2012).

Cette inquiétude ne tarda pas à se concrétiser. En effet, dès 2006, soit juste trois ans après l’arrivée de Bozizé au pouvoir, l’Union des Forces Démocratiques pour le Rassemblement (UFDR) de Michel Djotodia, une composante essentielle des Séléka fut créée qui prendra le pouvoir en 2013. Dans la même lancée verront le jour la Convention des Patriotes pour la Justice et la Paix (CPJP) de Nourredine Adam, la Convention Patriotique pour le Salut du Kodro (CPSK) de Mahamat Moussa Dahaffane et le Front Démocratique du Peuple Centrafricain (PDPC) d’Abdoulaye Miskine. Ces groupes rebelles passeront à l’action aussitôt en novembre 2006 et en mars 2007. Il avait fallu deux interventions militaires françaises, notamment à Birao pour calmer la situation. Mais la question du pétrole centrafricain va envenimer la situation entre la France et Bozizé. En effet, le président Ange-Félix Patassé avait offert en 1999 à la compagnie américaine Greenberg un permis d’exploitation du pétrole centrafricain. Mais déchu du pouvoir en 2003 par le général Bozizé, ce permis arriva à expiration en 2004 sans connaître un début d’exécution. En 2012, « Le président Bozizé a décidé de céder une partie de ce bloc soit 24 000 km2 sur les 55 000 km2 à deux sociétés chinoises, au grand dam de Total qui voulait récupérer ce gisement à des conditions moins avantageuses pour la République centrafricaine » (ENDJITO, 2018). Dès lors, une guerre économique éclata entre Bozizé et la France qui ne tarda pas à se transformer en une guerre militaire.

L’autre acteur décisif, (nous avons parlé de « gros bras » de la France plus haut), qui entra dans la danse aux côtés des rebelles fut le président Idriss Déby. En effet, depuis son coup de force qui renversa le président Patassé le 15 mars 2003, c’étaient les militaires tchadiens qui assuraient la protection rapprochée du général Bozizé. Or, toujours en cette année 2012, celui-ci décida de les renvoyer au Tchad au profit des militaires sud-africains. Cet acte fut considéré par Déby comme une tentative d’insubordination à son égard. Aussitôt, et toujours avec la bénédiction de la France, le « gros bras » se chargea de rassembler les rébellions sous l’appellation de séléka, ce qui veut dire alliance en sango, et comme il l’avait fait avec Patassé, il mit à la disposition de cette coalition des contingents de militaires tchadiens ainsi que des armes. Comme ce fut le cas en 2006 et 2007, Bozizé sollicita le soutien de la France pour faire face aux rebelles. Mais, François Hollande, invoquant un accord qu’il avait lui-même renégocié et signé précédemment, lui répondit par la négative. Voici ce qu’en disait alors un billet de RFI, du 28 décembre 2012 : « Par ailleurs, depuis 2010, Paris et Bangui ont renégocié leurs accords de défense. Le nouveau texte n›oblige pas Paris à intervenir en cas de conflit intérieur. Et si besoin était, François Hollande a levé ce jeudi 27 décembre toute ambiguïté : D’une manière générale, si nous sommes présents, ce n’est pas pour protéger un régime, c’est pour protéger nos ressortissants et nos intérêts. Et en aucune façon pour intervenir dans les affaires intérieures d’un pays, en l’occurrence la Centrafrique. Ce temps-là est terminé.” » (RFI, 2012) Le reste ne fut qu’une promenade de santé. Les FACA étant démoralisées et refusant de livrer combats avec des armes inadaptées et inégales, seule la garde présidentielle ethnique de Bozizé tenta de résister à l’avancée des rebelles et des militaires tchadiens. Les soldats sud-africains, postés au dernier verrou du KM12 furent pris en tenailles et débordés. Et, comme un éclair, les Séléka arrivèrent, triomphants, dans la nuit du 23 au 24 avril à Bangui avec, à leur tête, le chef rebelle de l’UFDR, Michel Djotodia, qui s’auto-proclama aussitôt président.

Mais la joie de Djotodia ne sera que de courte durée. Débordé dans ses propres rangs par les mercenaires tchadiens et soudanais qui mirent le pays à feu et à sang et le mirent en coupe réglée, puis surtout l’entrée en scène des anti-Balakas le convainquirent qu’il n’avait plus les cartes en main. À son tour, il fit appel à la France pour désarmer les rebelles des deux camps et pacifier le pays. Et pourtant, le 5 décembre 2013, sous le couvert de la communauté internationale, notamment l’Union Européenne, la France avait dépêché à Bangui, pour la septième fois depuis l’indépendance, une intervention de ses militaires sous le nom d’Opération Sangaris. Mais le succès de l’opération est mitigé et les tueries continuent. Du 5 au 8 décembre, selon Amnesty

International, il y aurait 1 000 Chrétiens et 60 Musulmans tués. Aussi, le 8 décembre 2013, pouvait-on dénombrer environ 10 000 personnes, essentiellement des Chrétiens, qui avaient fui les quartiers de la capitale pour aller s’abriter à l’aéroport, sous la protection des forces internationales. La gravité de la situation fut telle que lors d’une interview accordée par François Hollande à France 24 le 7 décembre 2013, le président français n’hésita pas à déclarer : « Je ne veux pas individualiser la responsabilité [de la crise centrafricaine] mais on ne peut pas laisser en place un président qui n’a rien pu faire, voire même a laissé faire. » La cause était entendue. Et François Hollande fut immédiatement suivi par son « gros bras » Idriss Déby, qui déclara cyniquement : « Nous [sommes] profondément choqués par les fausses accusations contre notre pays l’accusant de soutenir la Séléka. Je défie quiconque d’être capable de fournir à l’opinion internationale la preuve de ces allégations. », lors des vœux télévisés qu’il adressa aux Tchadiens fin décembre 2013 (cité dans Guibert, 2014). La suite ne fut qu’une formalité. Michel Djotodia fut destitué à N’Djamena, loin de son pays, le 10 janvier 2014. Lui succéda une transition de deux ans dirigée par une femme, ex-maire de Bangui, Catherine Samba-Panza. Faustin-Archange Touadéra accédera au pouvoir en 2016, à la faveur d’une élection présidentielle considérée comme démocratique.

Enjeux géostratégiques et économiques

Les malheurs de la République centrafricaine d’aujourd’hui tirent leurs racines lointaines de la Conférence de Berlin(15 novembre 1884 – 25 février 1885), où les puissances occidentales s’étaient auto-octroyées l’Afrique en se la répartissant comme une manne divine. Cette situation se renforcera vers la fin de la seconde guerre mondiale avec la conférence de Yalta (4 au 11 février 1945) où les puissances alliées avaient créé un concept jusqu’alors inconnu, à savoir le « nouvel ordre mondial ». Voici ce qu’en dit Martin Ziguélé, ancien Premier ministre centrafricain :

« Le monde tel qu’il existe aujourd’hui avec ses lignes de forces, a été dessiné trois mois avant la fin de la Seconde Guerre mondiale, par les premiers responsables des puissances alliées contre l’Allemagne (Union soviétique, Royaume-Uni, États-Unis) lorsque leur victoire devenait imminente, lors de la Conférence de YALTA, en Crimée, tenue du 4 au 11 février 1945. Cette conférence avait pour objectifs, outre l’adoption d’une stratégie commune afin de hâter la fin de la Seconde Guerre mondiale et le règlement du sort de l’Europe après la défaite allemande, mais surtout pour ce qui nous concerne, la garantie de la stabilité d’un nouvel ordre mondial après la victoire des Alliés. En termes non diplomatiques, et plus prosaïques, il s’est donc agi de répartir le monde selon des zones d’influence pour chaque puissance alliée. » (Ziguélé, 2021)

Ce concept qui va vassaliser les pays africains et les diviser en deux camps (l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN) contre le Pacte de Varsovie) fera d’eux, de fait, des « propriétés » de ces puissances. La situation sera exacerbée durant la guerre froide où chaque pays africain était obligé de se mettre soit sous le parapluie des pays de l’OTAN, soit sous celui des pays du Pacte de Varsovie. Mais, depuis la chute du mur de Berlin en 1990, certains pays africains, avec des fortunes diverses, tentent de s’affranchir de cette tutelle aussi écrasante qu’abrutissante. Il est à noter que, de tous les pays membres de l’OTAN, seule la France, avec des instruments et des mécanismes coloniaux comme (la RFI, la Francophonie et surtout le franc CFA) continue d’instrumentaliser les Africains en les réduisant à la servitude. Ainsi, d’un point de vue géostratégique, lorsqu’un pays africain, comme c’est le cas de la RCA aujourd’hui, recourt à une aide hors de la France, cet acte est considéré comme un crime de lèse-majesté.

En effet, la RCA, à l’instar de la plupart des ex-colonies françaises au sud du Sahara sauf la Guinée, n’a pas obtenu une indépendance véritable. Sentant la décolonisation inévitable, la France, dans sa volonté de garder le contrôle sur son empire africain, a fait signer aux leaders de ses anciennes colonies (précisons des leaders qu’elle s’est souvent choisis) des « accords de coopération » dans des domaines de souveraineté comme les affaires étrangères, la défense, la monnaie, le commerce extérieur ou l’enseignement supérieur (Pigeaud et Sylla, 2018). Dans le cas de la RCA, ces accords ont été signés par David Dacko. Ainsi, par exemple, dans la série d’accords signés conjointement par la RCA, le Congo et le Tchad5, on lit dans l’annexe sur les « matières premières et produits stratégiques » :

« La République centrafricaine, la République du Congo et la République du Tchad réservent à la satisfaction des besoins de leur consommation intérieure les matières premières et produits stratégiques obtenus sur leur territoire. Elles accordent à la République française une préférence pour l’acquisition du surplus et s’approvisionnent par priorité auprès d’elle en ces matières et produits. Elles facilitent leur stockage pour les besoins de la défense commune et, lorsque les intérêts de cette défense l’exigent, elles prennent les mesures nécessaires pour limiter ou interdire leur exportation à destination d’autres pays. »

Dans le domaine des échanges extérieurs, on lit :

« Les parties contractantes conviennent de maintenir leurs relations économiques dans le cadre d’un régime préférentiel réciproque dont les modalités d’application pourront être, en tant que de besoin, précisées par des accords spéciaux. Ce régime préférentiel a pour objet d’assurer à chacune des parties des débouchés privilégiés ; il doit comporter un ensemble équilibré d’avantages mutuels, notamment dans le domaine commercial et tarifaire, ainsi que dans celui des organisations de marchés. »

Dans le domaine monétaire, on lit :

« Les États d’Afrique équatoriale confirment leur adhésion à l’union monétaire dont ils sont membres à l’intérieur de la zone franc. Le franc C. F. A., émis par la Banque centrale des États d’Afrique équatoriale et du Cameroun dans les conditions en vigueur à la date d’effet du présent accord, demeure la monnaie légale ayant pouvoir libératoire sur toute l’étendue de leurs territoires […] Toutes les recettes et les dépenses des États d’Afrique équatoriale sur les pays extérieurs à la zone franc sont exécutées par cession ou achat de devises étrangères sur le marché des changes de Paris. »

En d’autres termes, ces pays sont obligés de placer leurs devises auprès du Trésor français et de passer par le marché des changes de Paris pour leurs opérations financières avec l’extérieur. Comment, dans ces conditions, peut-on parler d’indépendance ? Ce sont ces dispositions qui permettent à la France d’assassiner ou de renverser tous les leaders africains qui tentent de remettre en question cette situation. Comment s’adjuger en priorité les ressources brutes ou naturelles d’un pays qui ne sont pas les vôtres ? Comment exiger d’un pays tiers la priorité pour ses entreprises même si celles-ci ne font pas les meilleures offres ? Autant reconnaître qu’en réalité, tout ce qui se trouve entre le ciel et les profondeurs abyssales dans les pays colonisés par la France est supposé appartenir à cette dernière. Voilà des dispositions de prédation de nos pays qui nous empêchent de nous développer. Et l’on comprend aisément pourquoi Total, Bouygues, ou Orange, prolifèrent en Afrique francophone, sans démontrer qu’ils offrent les meilleurs services qualité-prix. Dans le cas de la RCA, le pays dispose de pétrole, d’uranium, de diamants, d’or, de fer, d’étain, de manganèse, de cobalt, de cuivre, de quartz, due nickel, de zirconium, de zinc, de titane, de calcaire, et même de l’eau thermale (Yele, Doko, et Mazido, 2011, p. 47-49) ! On comprend aisément le général Bozizé lorsqu’il affirme avoir été renversé pour avoir donné le pétrole centrafricain aux Chinois. Tel fut aussi le cas de David Dacko en 1965 lorsqu’il avait fait venir les Chinois en Centrafrique. Voilà des tristes réalités qui nous rappellent que, si les pays colonisés par d’autres puissances comme l’Allemagne, l’Angleterre ou le Portugal ont vraisemblablement obtenu leur indépendance, les « ex-colonies » françaises ne sont pas très différentes des départements français d’outre-mer comme la Guadeloupe, la Guyane, la Martinique. Il convient de relever que, comme ce fut le cas de Boganda, de Patassé voire de Bozizé, il y a des signes précurseurs qui révèlent que le pouvoir de Faustin-Archange Touadéra est menacé.

Des signes précurseurs inquiétants

Le premier signe est la suspension de la coopération militaire française avec la Centrafrique. En effet, le 11 décembre 1997 déjà, sous le régime Patassé, et en pleine mutinerie, la France avait donné l’ordre à ses militaires de quitter leur base de Bouar. Il s’était ensuivi une hostilité de cette puissance colonisatrice envers le régime du président centrafricain, laquelle avait soutenu ouvertement les rébellions. Après moult péripéties, celles-ci avaient fini par venir à bout du régime de Patassé le 15 mars 2003. Le deuxième signe est le gel de l’aide budgétaire de la France à l’État centrafricain. Lorsque l’on sait les difficultés économiques de ce pays, le gel de cette aide budgétaire est réellement un coup de massue asséné à Touadéra. Il s’agit donc de le bloquer dans un tunnel jusqu’à ce qu’il étouffe et meure, ou d’affamer la population jusqu’à ce que celle-ci se soulève contre lui et le renvoie du pouvoir. Le troisième signe, également très inquiétant, provient d’un rapport d’enquête inédit par CNN avec « The Sentry », intitulé : « “It was our children they killed.” Russian mercenaries implicated in the torture and killing of civilians in Central African Republic » (Lister, Shukla et Ward, 2021). Dans ce rapport, les auteurs évoquent : « Des civils pourchassés comme des animaux » et recommandent l’adoption de « mesures urgentes […] de la part de la communauté internationale, y compris des sanctions financières fortes devant être appliquées par les gouvernements et les institutions financières, afin de mettre fin à cette hémorragie en République centrafricaine et ailleurs. » (p. 201). Ce qui est extrêmement grave dans ce rapport c’est que, jusque-là, c’était la France qui avait pris des mesures contre les autorités centrafricaines. Mais, cette fois-ci, sous le titre « Recommandations urgentes », les auteurs de ce rapport y associent la communauté internationale, dont les États-Unis, le Royaume Uni et l’Union européenne. On peut encore y lire : « La communauté internationale, menée par l’UE, les USA et le RU, devrait mettre en œuvre des mesures coordonnées pour cesser leur soutien politique inconditionnel au régime du président Touadéra, lequel a facilité la prise en otage de l’État centrafricain par des réseaux issus du crime organisé et des groupes armés, à moins que des mesures urgentes soient prises pour rétablir la paix, la gouvernance et la transparence à long terme » (p. 201). On ne peut être plus clair.

Plus étrange encore, le rapport reprend mot par mot les termes utilisés par la France pour justifier la suspension de sa coopération militaire avec la Centrafrique et le gel de son aide budgétaire. Le bureau de l’Assemblée nationale de la RCA a trouvé le rapport de la CNN suffisamment sérieux pour aussitôt réagir à travers une déclaration (Centrafrique-presse, 2021). Voilà brièvement exposés les signes précurseurs qui annoncent l’imminence du danger qui guette Faustin-Archange Touadéra. Ce qui est inquiétant c’est que les déclarations de la CNN et « The Sentry » ressemblent très curieusement à celles contre le colonel Kadhafi juste avant l’invasion de la Libye et l’assassinat de celui-ci. Et comme le dit l’adage : « il n’y a pas de fumée sans feu ». Touadéra est donc averti. Maintenant, nous allons esquisser les scénarios mis en place pour évincer le président centrafricain.

Les scénarios mis en place pour faire tomber Touadéra

Pour atteindre son objectif, à savoir obtenir la tête de Touadéra, la France a mis en place trois scénarios, tous complémentaires les uns les autres. Le premier scénario, qui a connu un début d’exécution, mais heureusement écourtée, est un coup d’État qui devait être mené par un des proches du chef de l’État. Des agents secrets français avaient préparé le terrain pour faciliter sa réalisation. C’est ainsi qu’il faut comprendre l’arrestation le 10 mai dernier à Bangui d’un agent français, armé jusqu’aux dents. Dénommé Juan Rémy Quignolot, il disposait dans sa résidence d’« un très important arsenal » : « À son domicile, les policiers ont, toujours selon le procureur, découvert des armes de guerre, des munitions de tous calibres, des treillis, des rangers, des téléphones ou encore des gilets pare-balles » (RFI, mai 2021). À quoi peuvent servir autant d’armes sinon qu’à faire la guerre ? Mais ce coup d’État avorté ne signifie pas que les agents des services secrets français vont battre retraite.

Le deuxième scénario est l’invasion de la République centrafricaine par le Tchad. En effet, l’accrochage qu’il y a eu le 30 mai dernier entre les armées centrafricaine et tchadienne n’est pas anodin. Il participe de la stratégie mise en place par la France pour débouter Touadéra du pouvoir. C’est un secret de polichinelle que de dire que l’armée tchadienne est plus puissante que l’armée centrafricaine. D’abord elle compte plus de 65 000 hommes là où celle centrafricaine peine à dépasser le nombre de 5000. À cela, il faut rajouter que la RCA est sous embargo alors que le Tchad peut s’approvisionner en armes comme il veut. Pour revenir à cet accrochage du 30 mai, l’objectif était de pousser le Tchad à envahir la RCA, à détrôner Touadéra et à installer la Coalition des Patriotes pour le Changement (CPC), de l’ex-président François Bozizé, au pouvoir. Heureusement, le jeune chef de l’État tchadien, Ahmat Idriss Déby, n’a pas réagi en va-t-en-guerre comme feu, son père, Idriss Déby Itno. Face aux déclarations incendiaires et bellicistes de son ministre de la Communication, il a préféré calmer le jeu et cultiver, pour le moment, la paix. Mais jusqu’à quand peut-il résister aux pressions de la France qui veut, coûte que coûte, la tête de Touadéra ? En d’autres termes, le président centrafricain a sauvé sa tête une deuxième fois et de justesse. Si l’armée tchadienne était entrée dans la danse comme elle l’avait fait contre Patassé et Bozizé, aujourd’hui on aurait parlé du pouvoir de Touadéra au passé.

Le troisième scénario, qui n’a pas encore été éprouvé, est conçu pour reprendre textuellement la stratégie utilisée contre le colonel Kadhafi. Il s’agit d’envoyer quelques éléments de la CPC provoquer les FACA dans une des zones frontalières avec le Tchad. Et si les FACA réagissent pour les repousser, et que par malheur il y a des victimes, récupérer celles-ci, les exhiber dans les télévisions et presses internationales, et trouver un prétexte pour appliquer ce qui a été déjà expérimenté en Libye, à savoir imposer une zone d’exclusion aérienne. Ainsi, on va masser les rebelles de la CPC dans cette zone, les entraîner et les armer pour qu’ils donnent l’assaut sur Bangui. En effet, on a failli assister à l’application de ce dernier scénario le 21 juillet dernier. Dans une correspondance de Carol Valade sur RFI le 27 du même mois, il annonçait ceci : « En République centrafricaine, la mort d’au moins 13 civils mercredi 21 juillet près de Bossangoa continue de susciter l’émoi. […] De sources concordantes, les 13 victimes, mais qui pourraient être plus nombreuses, étaient de jeunes commerçants qui voyageaient à moto vers le marché de Kouki lorsqu’ils ont été tués » (RFI, juillet 2021). Heureusement, le doute régnant sur les véritables auteurs de ces tueries n’a pas permis de pointer du doigt avec certitude les FACA. En effet, le gouvernement accuse la CPC, alors que celle-ci et certains témoins désignent l’armée et ses alliés russes. D’autres parlent de bandits de grands chemins, les victimes ayant toutes été égorgées. Si tel n’était pas le cas, on aurait assisté à l’exécution de ce troisième scénario au grand dam de Touadéra.

Mais pourquoi la France en veut-elle tant à Faustin-Archange Touadéra ? Tout avait commencé le 5 décembre 2013. Ce jour-là, à sa 7072e séance, et par la résolution 2127, le Conseil de Sécurité des Nations unies impose un embargo sur les armes à la République centrafricaine. La levée de cet embargo sera « en fonction des progrès accomplis en ce qui concerne la stabilisation du pays et le respect de la présente résolution6. » Cependant, ce qui n’apparaît pas clairement ici, et qui est sous-entendu à travers le terme « stabilisation », c’est le retour à l’ordre démocratique, c’est-à-dire, lorsque la RCA aura élu un président démocratiquement. Cela fut fait en 2016, en la personne de Faustin-Archange Touadéra. Aussitôt le nouveau président se met au travail et demande la levée de l’embargo. D’autant plus qu’à l’époque, les rebelles occupaient la majeure partie du territoire national. En 2017, la RCA voulait récupérer les kalashnikovs saisis sur les miliciens Shebabs en seconde main, mais elle fit face à l’opposition de la Russie qui mit son veto. Mais, au lieu de continuer cette lutte au Conseil de Sécurité, la France préféra conseiller à Touadéra d’aller négocier directement avec Moscou. Le président centrafricain ne se fit pas prier pour entreprendre les démarches. Il rencontra Serguei Lavrov à Sotchi en octobre 2017, à la suite de quoi les Russes levèrent leur véto en décembre 2017.En mai 2018, Touadéra fut l’invité spécial de Poutine au Forum économique international de Saint-Pétersbourg et en août 2018, les deux pays signèrent un accord de défense, cette fois-ci au grand dam d’Emmanuel Macron qui croyait qu’en demandant à Touadéra d’aller en Russie, il l’envoyait au charbon et qu’il n’en résulterait pas grand-chose.

Aujourd’hui, face à l’idylle qui s’est instaurée entre la Russie et la RCA, c’est maintenant la France qui, en entraînant le Royaume Uni et les États-Unis derrière elle, impose son véto contre la levée de l’embargo sur les armes en Centrafrique. C’est ce jeu de l’arroseur arrosé qui fait mal à une France qui ne tolère pas qu’un pays de son « pré-carré » puisse se permettre d’être turbulent voire têtu. Le problème c’est que les Centrafricains constatent que, lorsque les Français étaient en Centrafrique, leur pays était occupé pour l’essentiel par les rebelles. Aujourd’hui, avec les Russes, ils ont récupéré pratiquement la majeure partie de leur territoire. Alors, qui choisir ? Voilà pourquoi Touadéra joue gros et que, comme Barthélemy Boganda le 29 mars 1959, il est dans la ligne de mire de la France.

Conclusion

Il nous plaît de commencer cette conclusion par une interrogation : pourquoi, depuis plus de 118 ans, la France ne veut-elle pas retirer son genou du cou de la République centrafricaine ? La réponse est la suivante : la RCA est à la fois un réservoir et une réserve de la France. Dans les années 1970, Bokassa voulait exploiter l’uranium de Bakouma. Lorsqu’il s’est adressé à la France, celle-ci lui a répondu que pour le moment, elle n’en avait pas besoin parce qu’elle était en train d’exploiter l’uranium du Niger. Elle exploitera celui de Bakouma lorsque la nécessité s’en fera sentir. Ce cas de l’uranium est caractéristique de toutes les ressources de la Centrafrique, tout comme le fait dire qu’au-delà d’un mètre sous le sol de ce pays, toutes les ressources qui s’y trouvent appartiennent à la France. Nous allons conclure avec Yanis Thomas dans Centrafrique : un destin volé où il appelle « à une mobilisation, en France comme en Afrique, pour en finir avec le système d’ingérence français dans son « pré carré » africain et tout particulièrement en Centrafrique. À l’heure où l’on voudrait nous faire croire que la page de la Françafrique est tournée, il est primordial de montrer que celle-ci s’imprime toujours en lettres de sang dans la chair des peuples africains. » (Thomas, 2016, p. 197).

 

Notes

  1. Juan BRANCO, « Centrafrique, la déroute des Nations unies », Le Monde Diplomatique, septembre 2018, p. 18.
  2. Le 20 septembre 1979, alors qu’il s’était rendu à Tripoli pour s’entretenir avec le colonel Kadhafi, le président français Valéry Giscard d’Estaing fit organiser par l’armée française un coup d’État qui détrôna Bokassa de son fauteuil d’empereur.
  3. Jean-Pierre TUQUOI. Oubangui-Chari, Le pays qui n’existait pas, Paris, La Découverte, 2017, p. 165.
  4. Pierre KALCK, Barthélemy Boganda, Élu de Dieu et des Centrafricains, Paris, Sepia, 1995.
  5. Journal Officiel de la Communauté, Recueil des actes et Informations, 15 janvier 1960.
  6. Nations Unies S/RES/2127 (2013), Conseil de Sécurité, 5 décembre 2013.

Références bibliographiques

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