Mutations des masques coloniaux et invariance de l’exigence panafricaine

Saïd Bouamama

Saïd Bouamama, “Mutations des masques coloniaux et invariance de l’exigence panafricaine”, dans K. Lamko, A. Niang, N.S. Sylla, L. Zevounou (dir.), De Brazzaville À Montpellier. Regards critiques sur le néocolonialisme français. Collectif pour le Renouveau Africain – CORA Éditions, Dakar, 2021, pp.78-89. Lien URL : https://corafrika.org/chapitres/mutations-des-masques-coloniaux-et-invariance-de-lexigence-panafricaine/

Six décennies après les indépendances les économies africaines restent globalement extraverties, la présence militaire étrangère n’a pas faibli, les conditions d’existence des peuples africains continuent de naviguer entre la survie et la misère et la Méditerranée se transforme en cimetière géant pour la jeunesse africaine. Soixante ans après la « décolonisation », les discours dominants tenus sur l’Afrique et les diagnostics qu’ils portent (explicitement ou implicitement), restent emprunts d’essentialisme ou de culturalisme ainsi que de grilles de lecture occultant les rapports de domination systémiques. Du discours de Sarkozy sur l’allergie africaine à l’histoire, à celui de Macron sur la démographie galopante du continent, en passant par les discours de légitimation paternalistes et civilisateurs des interventions militaires étrangères, une même logique se révèle, à savoir, celle de la mise en dépendance appuyée sur le postulat d’une incapacité en essence (ou en culture) des peuples africains à prendre en main leur destin. Au-delà des mutations de formes, cette logique est la même que celle qui a présidé à la conquête et à la domination coloniale. La réduction de la « logique coloniale » à la figure de l’occupation militaire est, sans surprise, un des traits les plus fréquents des discours politiques dominants sur l’Afrique. Elle constitue un obstacle épistémologique à la saisie de l’invariance de la dépendance au-delà des mutations de masques de celle-ci.

Les trois âges de la domination du continent

Le cœur du rapport social colonial est la mise en dépendance économique. L’occupation militaire ne fut que le moyen le plus adéquat de celle-ci dans un état donné du rapport des forces. C’est parce qu’une telle mise en dépendance économique nécessitait la destruction des logiques économiques autochtones, des cultures et civilisations qui en découlaient, des organisations sociales qui les produisaient et les reproduisaient, que la conquête coloniale militaire fut mise en œuvre. Le premier âge de la domination, celui de la phase de colonisation directe, ne pouvait prendre la forme que d’une violence totale à l’encontre des infrastructures économiques et sociales africaines comme des superstructures politiques, idéologiques et culturelles qu’elles avaient fait émerger historiquement. Ce premier âge est celui d’une interruption contrainte et violente de l’histoire africaine, affirmait Amilcar Cabral1. Si l’esclavage constitua historiquement une ponction dramatique des forces vives africaines dont les effets se font ressentir jusqu’à aujourd’hui, la colonisation a poussé la logique plus en avant en instaurant une dépendance économique absolue et une extraversion totale dont une des conditions de possibilité essentielle était l’aliénation culturelle et la zombification identitaire.

À la faveur des mutations des rapports de force mondiaux du vingtième siècle, (et en particulier de ceux issus de la seconde guerre mondiale), la résistance africaine au colonialisme qui n’a jamais cessée depuis les premiers pas de la conquête (et même plus exactement dès les premières captures d’esclaves) bénéficie d’un contexte politique particulièrement favorable. Le congrès panafricain de Manchester en 1945 marque ce tournant qualitatif en adoptant « l’idéologie du nationalisme africain — révolte du nationalisme africain contre le colonialisme, le racisme et l’impérialisme en Afrique2 ». Le premier âge de la dépendance, le colonialisme direct, commence son déclin historique.La logique de la dépendance doit changer de masque pour pouvoir se maintenir. « Muter formellement pour ne pas changer fondamentalement » fut le mécanisme adaptatif qu’opta la logique de la dépendance pour se reproduire en dépit des aspirations émancipatrices et des attentes populaires énormes investies par les peuples africains dans le mot « indépendance ». Il en naîtra le second âge de la domination du continent, celui du néocolonialisme, dont nous avons tenté de restituer les traits principaux dans deux ouvrages3 : indépendances sans décolonisation, corsetage des nouveaux États par des accords de « coopération » et militaires contraignants, Françafrique, balkanisation, etc. Dès 1965, Kwame Nkrumah résume comme suit « l’essence » de ce second âge de la domination du continent :

« L’essence du néocolonialisme, c’est que l’État qui y est assujetti est théoriquement indépendant, possède tous les insignes de la souveraineté sur le plan international. Mais en réalité son économie, et par conséquent sa politique sont manipulées de l’extérieur. Cette manipulation peut revêtir des aspects divers. Par exemple, dans un cas extrême, les troupes de la puissance impériale peuvent être stationnées sur le territoire de l’État néocolonial et en contrôler le gouvernement. Plus fréquemment pourtant le contrôle est exercé par des moyens économiques et monétaires4. »

Cette première mutation de la logique de la dépendance est riche d’enseignements pour saisir celle que nous vivons actuellement et qui est généralement désignée par les vocables de « mondialisation » ou de « globalisation ». Elle souligne en premier lieu la plasticité historique de la logique de la dépendance qu’Aimé Césaire synthétisait comme suit de manière anticipatrice : « Je le répète : le colonialisme n’est point mort. Il excelle pour se survivre, à renouveler ses formes ; après les temps brutaux de la politique de domination, on a vu les temps plus hypocrites, mais non moins néfastes, de la politique dite d’Association ou d’Union. Maintenant, nous assistons à la politique dite d’intégration, celle qui se donne pour but la constitution de l’Eurafrique5. » Le second enseignement est celui du critère permettant d’évaluer le chemin parcouru. Amilcar Cabral rappelait ainsi dans ses enseignements du maquis que le seul critère pertinent était celui de l’amélioration des conditions d’existence des masses populaires. C’est cette amélioration qui fut à la base de leur implication dans les luttes de libération nationale. C’est à l’aune de ce critère que peut se mesurer la sortie ou non de la dépendance. Amilcar Cabral affirma en effet :

« Le peuple combat et accepte les sacrifices exigés par la lutte afin d’obtenir des avantages matériels, pour vivre mieux et en paix, et pour le progrès de son existence et l’avenir de ses enfants. Libération nationale, lutte contre le colonialisme, construction de la paix et du progrès — indépendance – tout cela, ce sont des choses vides et sans signification pour le peuple si elles ne se traduisent pas par une amélioration réelle de ses conditions de vie. Il ne sert à rien de libérer une région si son peuple ne peut disposer d’articles de première nécessité pour la vie courante6. »

On retrouve la même insistance sur ce critère matériel chez Ruben Um Nyobè. « L’UPC », explique-t-il devant une commission des Nations Unies, « considère, et les militants syndicaux sont de cet avis, que l’émancipation économique de nos populations est impossible sans les conquêtes politiques nécessaires au progrès économique, social et culturel des habitants7 ». Trois décennies plus tard Thomas Sankara tire le bilan devant les mêmes Nations Unies en prenant en compte ce même critère : « Il nous fallait prendre la tête des jacqueries qui s’annonçaient dans les campagnes affolées par l’avancée du désert, épuisées par la faim et la soif et délaissées. Il nous fallait donner un sens aux révoltes grondantes des masses urbaines désœuvrées, frustrées et fatiguées de voir circuler les limousines des élites aliénées qui se succédaient à la tête de l’État et qui n’offraient rien d’autre que les fausses solutions pensées et conçues par les cerveaux des autres8. »

La disparition de l’URSS et avec elle des équilibres géostratégiques issus de la seconde guerre mondiale allait rapidement rendre obsolète ce second âge de la domination du continent. La colère populaire contre le second âge de la domination du continent (mouvement contre le Franc CFA, contre les APE, contre la présence militaire étrangère, etc.), et le retour des aspirations panafricaines dans une partie conséquente de la jeunesse, accéléra ce processus d’obsolescence. Le temps d’un troisième âge de la domination du continent était venu. Il prit la forme du discours sur la mondialisation. La « mondialisation heureuse », promettait le discours dominant, allait sortir l’Afrique du marasme par la fin des entraves à la « concurrence libre et non faussée ». L’arrivée des multinationales à la quête d’une main-d’œuvre meilleur marché allait résoudre la question du chômage structurel endémique. Ainsi continuait le même discours. La « démocratisation » parrainée par les anciennes puissances coloniales allait mettre fin aux pouvoirs autoritaires de l’âge précédent de la domination du continent, ajoutait encore ce discours. De même que de Gaulle avait promis la fin du « colonialisme de papa » au moment des indépendances, les chefs d’État français successifs promettent depuis Mitterrand de sortir de la Françafrique et depuis Macron du Franc CFA. Le troisième âge de la domination du continent forgeait son vocabulaire : « pays émergents », « zone de libre-échange continentale », « africapitalisme », « nouveaux partenariats », etc. Un nouveau masque colonial tente ainsi d’invisibiliser l’invariance (et l’approfondissement) de la dépendance. Dans les faits la « mondialisation » pour l’Afrique signifie surtout la hausse de la concurrence pour l’accès aux matières premières et aux énergies du continent avec comme conséquences des accords de « partenariat » encore plus prédateurs que lors du second âge de la domination, un affaiblissement des structures étatiques les rendant de moins en moins à même d’assurer un service public minimum (infrastructures routières, enseignement, sécurité, santé, etc.), la multiplication des conflits intra-nationaux sur lesquels s’argumente la présence militaire durable des armées des anciennes puissances coloniales, etc. Sur les plans économique, sécuritaire et idéologique, trois à quatre décennies de « mondialisation heureuse » permettent d’ores et déjà de tirer un bilan global de ce troisième âge.

Les leçons du présent

La dépendance maintenue et renforcée du troisième âge de la domination du continent se dévoile en premier lieu sur le plan économique. Quelques exemples permettent de l’illustrer. Le premier exemple significatif est celui des Accords de Partenariats Économiques de l’Union Européenne qui marquent le passage de la Françafrique à l’Eurafrique. Ces accords que l’économiste Jacques Berthelot a judicieusement dénommés « le baiser de la mort de l’Europe à l’Afrique9 » sont censés prendre le relais des accords de Lomé 4 venant à expiration en 1999. En dépit de leurs caractères néocoloniaux les accords précédents (Convention de Yaoundé 1 (1963-1969), de Yaoundé 2 (1969-1974), de Lomé 1 (1975-1979), de Lomé 2 (1979-1984), de Lomé 3 (1984-1989) et de Lomé 4 (1989-1999) étaient contraint de modérer leur caractère prédateur en raison du contexte de la guerre froide d’une part et pour imposer la prédominance des multinationales européennes face à leurs concurrents d’autre part. Tous ces accords, allant des indépendances au début du nouveau siècle, comportent un principe de compensation de la baisse des prix agricoles (et dans une moindre mesure des prix des matières minières) sur le marché mondial. Ce principe revient à reconnaître et à tenir compte de l’inégalité structurelle du marché mondial et plus particulièrement de la dégradation continue des termes de l’échange. Le Fonds de stabilisation des recettes d’exportation (Stabex) concernait ainsi quarante-huit produits agricoles de base et le « système de développement du potentiel minier » (SYSMIN) touchait huit produits miniers. Il ne faut cependant pas conclure à l’existence pendant cette période d’un partenariat égalitaire entre l’Union Européenne et l’Afrique. La hauteur de ces fonds ne permettait en effet qu’une compensation partielle de la baisse des prix agricoles et miniers. Ainsi par exemple pour l’année 1981 le montant du Stabex fut de 180 millions d’écus seulement alors que la baisse des prix agricoles se chiffre pour cette même année à 450 millions10.

Le nouvel âge de la domination du continent lié à la mondialisation se caractérise par la disparition du principe même de compensation. L’ensemble des dispositions des Accords de Partenariat Économiques visent tout simplement à terme à ouvrir entièrement le marché africain aux produits européens en supprimant l’ensemble des droits de douane. Concrètement, cela signifie que le petit producteur d’oignons local ou le petit éleveur de poulets sera mis en concurrence directe avec les multinationales agroalimentaires de l’Union Européenne. « Les APE prévoient en effet la suppression des droits de douane sur trois quarts des exportations de l’Union, tandis que celle-ci continuera à importer d’Afrique de l’Ouest la totalité de ses produits qui sont déjà en franchise de droits. Un marché de dupe » explique l’économiste Jacque Berthelot11. L’apparition de mouvements populaires de refus des APE a retardé la signature et la mise en œuvre de ces accords de prédation mais l’Union Européenne persiste, avec un succès variable selon les pays africains, à exiger leur entrée en vigueur. Les effets concrets de ces accords ont été évalués comme suit en 2009 par le Centre national de coopération au développement (CNDC) :

« Une ouverture des économies entraînera une perte estimée entre 26 et 38 % des recettes douanières à l’horizon 2022. Ouverture à sens unique d’ailleurs : l’Afrique n’a rien, ou presque, à exporter, sinon des matières premières(agricoles, pétrolières, métallurgiques), dont elle dépossède ses propres générations futures pour un bénéfice quasi­ nul. L’inverse n’est pas vrai. Les investissements étrangers connaissent, en Afrique, un “retour surinvestissement” record (40 %), ce qui fait de la région une “manne féconde pour les prédateurs”12. »

Ces effets catastrophiques sont différés du fait du retard pris dans le calendrier prévu lié aux résistances populaires. L’Union Européenne continue cependant à arracher des contrats aux États et groupes d’États africains en exerçant sur eux chantages et pressions diverses, notamment en brandissant l’argument de l’aide et de la dette. Les futurs drames africains et les futures traversées meurtrières de la Méditerranée qui en découleront inéluctablement sont en gestation dans ces accords ultralibéraux prétendant mettre en concurrence « libre et non faussée » des producteurs locaux et des multinationales. Par ailleurs en affaiblissant les capacités budgétaires des États africains, les APE diminuent la capacité de ceux-ci à assurer leurs fonctions régaliennes (routes, infrastructures, sécurité, etc.). Il en découlera inévitablement une inégalité entre des « zones utiles» (où se situent les ressources) et les « zones inutiles » porteuses d’une fragmentation nationale sur laquelle prospèrent les cancers « ethnicistes » ou « djihadistes ». Ces conséquences prévisibles de la logique de prédation totale du troisième âge de la domination du continent sont d’ores et déjà interprétées idéologiquement dans une grille de lecture culturaliste masquant les causalités économiques et politiques : allergie culturelle à l’histoire, fécondité galopante, guerre ethnique ou tribale, culture de la corruption, etc.

La logique prédatrice des APE n’a pas encore dit son dernier mot. La signature le 15 avril 2021 de l’accord dit de Samoa entre l’Organisation des États d’Afrique, du Pacifique et des Caraïbes (OACPS) et l’Union Européenne pousse cette logique encore plus loin. Cet accord prévoit l’approfondissement des APE en élargissant pour les vingt années à venir leur champ d’application à des domaines jusque-là préservés : services, marchés publics, propriété intellectuelle, investissements.

Le second exemple illustrant le troisième âge de la domination du continent est le projet d’instauration d’une Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECA) soutenu pêle-mêle par le FMI, la Banque Mondiale, l’Organisation Mondiale du Commerce, l’Union Européenne, etc. L’accord de Samoa précise d’ailleurs qu’il s’inscrit dans la même logique de « libéralisation des échanges » que la ZLECA. Ce projet adopté par l’Union Africaine pour une entrée en vigueur en janvier 2021, pour les pays ayant ratifié l’accord, prévoit la suppression de 90 % des droits de douane sur les échanges intra-africains en dix ans pour les pays dits « moins avancés » et en cinq ans pour les autres. La conversion au « panafricanisme » des anciennes puissances coloniales et des institutions financières internationales souligne la grande plasticité des discours de légitimation de la domination. Ce « panafricanisme » particulier est porteur des mêmes conséquences que les APE. Celles-ci sont résumées comme suit par Reeaz Chutto, président de la Confédération des travailleurs des secteurs public et privé de Maurice : « Nous sommes loin des idéaux de panafricanisme. La ZLECA ne va pas réaliser tous nos rêves. On peut craindre que nombre des plus grandes économies africaines en bénéficient de manière disproportionnée alors que d’autres ne seront pas en mesure de sauver leurs industries face au dumping des biens importés13. » Autrement dit la ZLECA ne peut qu’accroître les disparités intracontinentales, enrichir encore plus la poignée de nouveaux milliardaires africains qu’a fait émerger la mondialisation et surtout favoriser les multinationales implantées dans un pays africain qui se voient désormais libérées de toute entrave pour leurs exportations vers les autres pays du continent. Les professions de foi « panafricanistes » qui accompagnent la ZLECA masquent une réalité qui est à l’antipode des aspirations et des espoirs qui caractérisent ce projet politique émancipateur.

Le troisième âge de la domination du continent étend ses effets dans d’autres domaines. Conscients des effets logiques de ce nouvel âge sur les conditions d’existence des peuples africains, les pays riches et dominants ont mis en œuvre une mutation de leurs politiques migratoires14. La paupérisation massive qui attend ces peuples et sa conséquence logique qu’est la hausse de la pression migratoire a été anticipée. Il en découle une militarisation du contrôle des frontières conduisant à faire de la Méditerranée un cimetière permanent. Il en découle surtout une sous-traitance de la répression des candidats à la migration porteuse de nombreux effets négatifs pour les pays et peuples du continent. Les APE et l’accord de Samoa comportent tous une partie consacrée aux engagements en matière migratoire. S’ajoute à ceux-ci des accords spécifiques dits de « partenariat pour la mobilité » avec les pays d’Afrique du Nord et d’autres avec les pays de la Corne de l’Afrique et de l’Égypte dans le cadre du dénommé « processus de Khartoum ». Outre l’engagement de ré-accueillir les candidats nationaux à la migration expulsés d’Europe, ces accords comportent également des clauses déléguant à chaque État africain signataire le contrôle et le refoulement des candidats à la migration transitant par leur territoire. Les conséquences n’ont pas tardé. La croissance récente d’une nouvelle négrophobie en Afrique du Nord n’est pas étrangère à ces nouvelles pratiques conduisant à des contrôles au faciès et des refoulements brutaux par les forces de police. Mais la logique est loin de ne concerner que le Nord du continent. Les mêmes engagements conduisent les forces de l’ordre ivoiriennes à des pratiques similaires à l’encontre des candidats à la migration burkinabè ou venant de plus loin encore. Chaque pays africain se retrouve ainsi enrôlé comme supplétif ayant comme mission de faire barrage aux migrations découlant inéluctablement du modèle de dépendance imposé.

Enfin le troisième âge de la domination du continent se caractérise par le retour d’une présence militaire durable accompagnant (et au service) de l’exacerbation de la concurrence entre grandes puissances économiques. Pour l’Afrique, les guerres pour les ressources constituent incontestablement une des figures de la mondialisation. « Ce sont les «désastres globaux» auxquels les programmes de la Banque Mondiale ont largement contribué qui fournissent le ferment de ces «guerres locales»15 », rappelle les économistes Claude Serfati et Audrey Aknin. Sur le terreau de la paupérisation, du retrait de l’État de ses fonctions régaliennes, de l’accroissement des inégalités régionales au sein de chaque nation, suscités par quatre décennies de plan d’ajustement structurel, fleurissent des situations d’anomie régionale, d’abandon de territoire se retrouvant sans aucune présence étatique structurante, de menace pour la survie bousculant les modes historiques et populaires de cohabitation entre groupes sociaux et de régulation de leurs conflits, ainsi que de baisse des sentiments d’appartenance nationaux, régionaux et continentaux.16 Ces anomies produites de manière systémique sont autant de prétextes pour légitimer une présence militaire durable justifiée par la « lutte contre le terrorisme », « l’urgence humanitaire », « l’aide à une population en danger », etc. Bref une logique du pompier pyromane dont les exemples les plus dramatiques ont pour nom le Congo et ses multiples soubresauts, ou bien la Lybie et sa balkanisation meurtrière.

Retour vers le futur

L’axe central de ce troisième âge de la domination du continent est, selon nous, l’organisation systématique et la légitimation idéologique d’un « retrait » de l’État, c’est-à-dire, la destruction des capacités de l’État africain à prendre en charge le processus de construction nationale. À l’incapacité biologique des indigènes légitimant la « mission civilisatrice » du premier âge de la domination (celui de la colonisation directe) et à l’inaptitude culturelle au développement du second âge (celui du néocolonialisme), légitimant « l’aide et la coopération » de mise en dépendance, succède ainsi une impossibilité « civilisationnelle » à cohabiter nationalement (du fait du « tribalisme », de « l’ethnicisme », ou du « clientélisme », construits comme faisant partie d’une essence africaine), légitimant ainsi une présence militaire durable. Au racisme biologique du premier âge et au racisme culturaliste du second succède en quelque sorte un « racisme civilisationnel17 ».

Pour mener à bien l’actualisation de la dépendance que nécessitait la mondialisation, les concepts de « pouvoir » et « d’État » ont été idéologiquement confondus. De l’existence de pouvoirs corrompus (qui ne sont pas sans lien avec la dépendance systémique), il a ainsi été frauduleusement déduit la possibilité d’une construction nationale sans État, d’un « développement » sans État, d’une sécurité sans État, et ainsi de suite. L’Afrique serait ainsi exceptionnelle et pourrait se passer d’États bâtisseurs, garants des règles communes et de l’égalité entre les citoyens et les régions, impulseurs de la cohérence économique d’ensemble, anticipateurs des exigences liées à l’avenir. Toutes ces fonctions seraient, selon le discours dominant, aisément prises en charge par les ONG et l’aide militaire désintéressée18.

Il n’est pas anodin de constater que ce qui est ainsi proposé à l’Afrique est non seulement l’exact inverse de ce qui a historiquement été mis en œuvre dans les pays dominant le monde aujourd’hui, mais également l’opposé de ce que prônaient les « figures de la révolution africaine » de Nkrumah à Sankara en passant par Um Nyobe ou Franz Fanon19.Il ne s’agit pas ici d’une quelconque idéalisation de ces figures et des luttes qu’ils ont portées. Revisiter de manière critique l’œuvre théorique et pratique de ces figures est bien entendu nécessaire. Actualiser leurs conclusions au regard des mutations énormes qui ont eu lieu depuis leur époque est sans conteste un passage obligé pour comprendre et transformer l’Afrique. Mais ces tâches incontournables liées aux mutations du continent ne doivent pas, selon nous, occulter les permanences liées aux invariances du fait de l’existence, hier comme aujourd’hui, d’un même système de dépendance structurel et systémique, indépendamment des masques successifs qu’il a revêtus.

La question de la sortie de la dépendance au-delà de la décolonisation formelle a été la préoccupation première de ces figures, des attentes et espoirs populaires et des luttes qu’elles ont incarnées. Cette préoccupation a mené à une conclusion panafricaine continentale commune (au-delà des désaccords importants sur la stratégie, le rythme et la méthode) comme condition indispensable à la sortie de la dépendance. Un des éléments centraux du plaidoyer de Nkrumah, par exemple, pour des États-Unis d’Afrique est la question des conditions de possibilité d’une économie indépendante pour les États Africains. Pour des raisons liées à l’ampleur des investissements nécessaires, à la cohérence économique minimum à l’échelon régional et continental, à l’état des infrastructures de transport marquées par une orientation vers l’extérieur, au caractère structurel inégal du marché mondial, Nkrumah considère que le développement économique nécessite des échelles plus larges que celles des États-nations hérités de la colonisation. Le choix est donc pour lui simple : ou dépendance néocoloniale ou panafricanisme. La réponse de Nkrumah à cette question commence par l’affirmation de la nécessité de mettre en œuvre une « déconnexion20 » pour reprendre un terme proposé par l’économiste Samir Amin quelques décennies plus tard :

« L’Afrique, affirme­-t-­on souvent, est pauvre. Beaucoup reconnaissent néanmoins que ses richesses représentent des possibilités énormes d’enrichissement ; on sait déjà qu’elles comportent d’abondantes réserves minérales et d’énergie. La faiblesse économique des jeunes États africains leur vient de leur passé colonial, car leur développement a été subordonné aux besoins des Puissances colonisatrices. Retourner la situation et mettre l’Afrique au nombre des nations modernes à production intense implique un immense effort à fournir sans aide. On ne peut y arriver qu’avec un plan d’ensemble, dans le cadre d’une politique générale déterminée par une autorité continentale21. »

« Chaque génération doit, dans une relative opacité, découvrir sa mission, l’accomplir ou la trahir22 » disait Frantz Fanon. Nous pensons, au regard des invariances et des mutations de la dépendance systémique du continent, que cette mission peut se formaliser aujourd’hui dans l’urgence de la reprise du projet politique panafricain en faisant sortir celui-ci des « marasmes subjectivistes, voire carrément fantasmatiques23 ».

Notes

  1. Amilcar CABRAL, « Le rôle de la culture dans la lutte de libération nationale » in Unité et Lutte, Paris, François Maspero, 1980, pp. 171-192.
  2. Kwame NKRUMAH, Autobiographie, Paris, Présence Africaine, 1960, p. 66.
  3. Saïd BOUAMAMA, Figures de la révolution africaine, Paris, La Découverte, 2014 et Planter du blanc, Chronique du (néo-)colonialisme français, Paris, Syllepse, 2019.
  4. Kwame NKRUMAH, Le néocolonialisme, dernier stade de l’impérialisme, Paris, Présence Africaine, 1965, p. 9.
  5. Aimé CÉSAIRE, « Le colonialisme n’est pas mort », La nouvelle critique, n° 51, janvier 1954, p. 28.
  6. Amilcar CABRAL, « Les mots d’ordre », in Unité et Lutte, Paris, François Maspero, 1975, p. 292.
  7. Ruben UM NYOBÈ, « Observations devant la quatrième commission » (1952), in Le problème national Kamerunais, Paris, L’Harmattan, 1984, p. 180.
  8. Thomas SANKARA, « La liberté se conquiert », in La liberté contre le destin, Discours rassemblés et présentés par Bruno Jaffré, Paris, Syllepse, 2017, p. 157.
  9. Jacques BERTHELOT, « Le baiser de la mort de l’Europe à l’Afrique », Le Monde Diplomatique, septembre 2014, p. 12.
  10. Voir sur cet aspect notre chapitre « Les accords de partenariat économique : de la Françafrique à l’Eurafrique, in Saïd BOUAMAMA, Planter du blanc,Chronique du (néo-)colonialisme français, op. cit., pp. 141-159.
  11. Jacques BERTHELOT, « Le baiser de la mort de l’Europe à l’Afrique », op. cit., p. 12.
  12. Erik RYDBERG, « Les APE : Visées commerciales de l’Union Européenne », Les cahiers de la coopération internationale, n° 11, mai 2009, p. 11.
  13. Cité in La zone de libre-échange continentale africaine : va-t-elle promouvoir le commerce équitable, le développement économique et le travail décent ? [en ligne], https://www.industriall-union.org/fr/dossier-la-zone-de-libre-echange-continentale-africaine-va-t-elle-promouvoir-le-commerce-equitable [Dernière consultation le 10 septembre 2021].
  14. Voir sur cet aspect notre chapitre « Les politiques migratoires : une « realpolitik » meurtrière, in Saïd BOUAMAMA, Planter du blanc, Chronique du (néo-)colonialisme français, op. cit., pp. 197-213.
  15. Claude SERFATI et Audrey AKNIN, « Guerres pour les ressources, rente et mondialisation », Mondes en développement, n° 143, 2008, pp. 31-32.
  16. Pour une étude détaillée de ces guerres pour les ressources en Afrique, voir nos deux tomes du Manuel stratégique de l’Afrique, Bruxelles, Investig’action, tome 1 : 2018, tome 2 : 2019.
  17. Sur cet aspect voir notre article « Nouvel âge et nouvelle figure du racisme », [en ligne], https://bouamamas.wordpress.com/2020/09/21/554/ [Dernière consultation le 10 septembre 2021].
  18. Voir sur cet aspect Clara EGGER ONG : organisation néo-gouvernementale, aide humanitaire et impérialisme en Afrique, Paris, Agone, 2021.
  19. Voir sur cet aspect notre Figures de la révolution africaine, de Kenyatta à Sankara, Paris, La Découverte, 2014.
  20. Samir AMIN, La déconnexion, pour sortir du système mondial, Paris, La Découverte, 1986.
  21. Kwame NKRUMAH, L’Afrique doit s’unir, Paris, Présence Africaine, 1994, p. 177.
  22. Frantz FANON, Les damnés de la terre, Paris, La Découverte, 2002, p. 197.
  23. Frantz FANON, « Cette Afrique à venir » in Pour la révolution africaine, Paris, La Découverte, 2001, p. 212.

Saïd Bouamama, “Mutations des masques coloniaux et invariance de l’exigence panafricaine”, dans K. Lamko, A. Niang, N.S. Sylla, L. Zevounou (dir.), De Brazzaville À Montpellier. Regards critiques sur le néocolonialisme français. Collectif pour le Renouveau Africain – CORA Éditions, Dakar, 2021, pp.78-89. Lien URL : https://corafrika.org/chapitres/mutations-des-masques-coloniaux-et-invariance-de-lexigence-panafricaine/