Amadou-Mahtar M’Bow : Enquêtes sur la « pensée africaine » et les relations internationales

Appréhender une « pensée africaine », c’est affirmer avant tout que les peuples désormais constitués en « Africains » n’ont jamais cessé de réfléchir, de penser, de raisonner et donc de projeter un regard particulier sur leur situation et celle des autres. Pourtant, la pensée politique africaine n’est ni nécessairement philosophique ni intrinsèquement théorique. L’expression fait référence à une pensée cohérente, soutenue et durable : délibérations, méditations et réflexions qui s’appliquent à la politique, à ses objets, ainsi qu’aux conceptions de la vie et de ses buts. Celles-ci contiennent des idées de dimensions spatio-temporelles qui ne sont elles-mêmes ni totalement particulières, ni intraduisibles ou insondables.

De manière générale, la « pensée africaine » est appréhendée de manière statique. Elle se borne à rendre compte des systèmes de pensée ou imaginaires africains en les réduisant généralement à de simples événements, institutions, normes et théories. Peu a été dit sur la possibilité de rendre compte des trajectoires d’acteurs africains au sein des relations internationales ; ces trajectoires sont certes inscrites dans une histoire commune, mais elle présentent aussi un ensemble de singularités issues d’un regard singulier ancré dans des modes de réflexions propres aux sociétés africaines. De telles spécificités sont généralement passées par pertes et profits.

L’oubli général des figures africaines ayant marqué les relations internationales (1921 — ) devient déconcertant quand on considère la figure d’Amadou Mahtar M’Bow. M’Bow a été élu directeur général de l’UNESCO en 1974 et a exercé ses fonctions pendant 13 ans (1973-1987). C’est au cours de son mandat que l’UNESCO a adopté la Convention du patrimoine mondial et l’élaboration de la liste du patrimoine mondial en 1978. Les débats qui y sont liés ont suscité l’admiration et le mépris de M’Bow, à la fois révélateurs des nombreuses inquiétudes occidentales quant au statut de l’universalisme et de l’autorité universelle. Un bon point de départ, permettant de cerner la figure de M’Bow, serait de partir des nombreux discours et écrits, à la fois académiques et officiels, y compris (mais sans s’y limiter) son ouvrage : Aux sources du futur : La problématique mondiale et les missions de l’UNESCO, Paris, L’Harmattan, 2011. Il faudrait y ajouter les contributions aux publications de l’Académie du Royaume du Maroc consacrées aux problèmes culturels, politiques, économiques et sociaux du monde. Qualifier ce dispositif dans ces espaces comme une « perspective africaine », c’est suggérer deux choses, souvent séparées à tort l’une de l’autre. La première est que « l’Afrique » a un intérêt inhérent à l’ordre international et à ses systèmes économiques moraux, institutionnels et politiques. La seconde consiste à reconnaître qu’il existe des positions universelles et universalisantes provenant d’Afrique. Cette dernière position est la plus difficile à accepter pour la plupart.

Ce séminaire poursuit deux objectifs au regard de ce qui précède. Le premier est que la lecture dominante du droit et des relations internationales ne permet pas d’appréhender la pensée africaine sur des questions de droit international, de morale et d’éthique en l’absence de l’identification d’une « pensée africaine ». Le second objectif consiste à attirer l’attention sur la responsabilité des spécialistes de relations et de droit international, en particulier Africains, de développer des méthodes adéquates pour explorer la « pensée africaine », qui reste profondément engagée dans le temps, les dynamiques mondiales, leurs modes de subjectivités et régimes de vérité et de moralité.

Dans ce séminaire particulier, je voudrais amorcer une réflexion sur certaines généalogies de pensée qui pourraient façonner les réflexions de M’Bow sur le monde. Cette spéculation est basée sur des facteurs connus concernant la cogitation et la sensibilité. Aux fins de ce séminaire, je tiens pour hypothèse que : (1) M’Bow possédait un langage, des systèmes et des modes de pensée antérieurs avant d’acquérir ceux qui lui ont été rendus accessibles plus tard par l’éducation et la diplomatie françaises ; (2) ces langues antérieures ont des liens génétiques profonds avec d’autres langues, y compris, mais sans s’y limiter, la théologie et les sensibilités Tidjiani infléchies par le soufisme ; (3) qu’ils étaient tous fondés sur des ontologies qui font partie intégrante de conversations universelles plus larges sur la politique, la moralité et leurs économies d’éthique, de guerre et de matérialisme ; et (4) l’affrontement entre M’Bow et les représentants des États-Unis et de la Grande-Bretagne, qui a conduit à leur départ de l’UNESCO avait des racines plus profondes dans les contestations postcoloniales sur l’avenir de l’humanité et de l’ordre international.